Peste Noire
EP • 2024
... Et les fidèles, en chemise, – Sainte Anne, ayez pitié de nous ! – Font trois fois le tour de l'église En se traînant sur leurs genoux ; Et boivent l'eau miraculeuse Où les Job teigneux ont lavé Leur nudité contagieuse... – Allez : la Foi vous a sauvé ! – C'est là que tiennent leurs cénacles Les pauvres, frères de Jésus. – Ce n'est pas la cour des miracles, Les trous sont vrais : Vide latus ! Sont-ils pas divins sur leurs claies, Qu'auréole un nimbe vermeil, Ces propriétaires de plaies, Rubis vivants sous le soleil !... (x 2) En aboyant, un rachitique Secoue un moignon désossé, Coudoyant un épileptique Qui travaille dans un fossé. Là, ce tronc d'homme où croît l'ulcère, Contre un tronc d'arbre où croît le gui ; Ici, c'est la fille et la mère Dansant la danse de Saint-Guy. Cet autre pare le cautère De son petit enfant malsain : – L'enfant se doit à son vieux père... – Et le chancre est un gagne-pain ! Là, c'est l'idiot de naissance, (C’est l’idiot) Un visité par Gabriel, Dans l'extase de l'innocence... – L'innocent est près du ciel ! – – Tiens, passant, regarde : tout passe... L'oeil de l'idiot est resté, Car il est en état-de-grâce... – Et la Grâce est l'Éternité ! – (Là, c'est l'idiot de naissance) Parmi les autres, après vêpre, Qui sont d'eau bénite arrosés, Un cadavre, vivant de lèpre, Fleurit – souvenir des croisés... Puis tous ceux que les Rois de France Guérissaient d'un toucher de doigts... – Mais la France n'a plus de rois, Et leur dieu suspend sa clémence. Tristan Corbière, « La Rapsode foraine », Les Amours jaunes (1873) -------------------------------- Je suis une force du Passé. Tout mon amour va à la tradition. Je viens des ruines, des églises, des retables d’autel, et des villages oubliés (…). Je regarde les crépuscules, les matins (…) sur le monde, comme les premiers actes de la Posthistoire, auxquels j’assiste par privilège d’état civil, du bord extrême de quelque époque ensevelie. Il est monstrueux celui qui est né des entrailles d’une (…) morte. Et moi je rôde, fœtus adulte, plus moderne que n’importe quel moderne pour rechercher des frères qui ne sont plus. Pier Paolo Pasolini, Poesia in forma di rosa (1964), traduit de l’italien par Olivier Favier -------------------------------- Ô débris ! ruines de France, Que notre amour en vain défend, Séjours de joie ou de souffrance, Vieux monuments d’un peuple enfant ! Restes, sur qui le temps s’avance ! De l’Armorique à la Provence, Vous que l’honneur eut pour abri ! (…) Lit sacré d’un fleuve tari ! Oui, je crois, quand je vous contemple, Des héros entendre l’adieu ; Souvent, dans les débris du temple, Brille comme un rayon du dieu. Mes pas errants cherchent la trace De ces fiers guerriers dont l’audace Faisait un trône d’un pavois ; Je demande, oubliant les heures, Au vieil écho de leurs demeures Ce qui lui reste de leur voix. - Gloire ! Vaillance ! Lustre ! Majesté ! Arts ! Violence ! Bustes… Nous vous invoquons ! - J’aimais le beffroi des alarmes ; La cour où sonnaient les clairons ; La salle où, déposant leurs armes, Se rassemblaient les hauts barons ; Les vitraux éclatants ou sombres ; Le caveau froid où, dans les ombres, Sous des murs que le temps abat, Les preux, sourds au vent qui murmure, Dorment, couchés dans leur armure, Comme la veille d’un combat. Ô français ! respectons ces restes ! Le ciel bénit les fils pieux Qui gardent, dans leurs jours funestes, L’héritage de leurs aïeux. Victor Hugo, « La bande noire », Odes et Ballades (1828) -------------------------------- QUARE ME REPULISTI ET QUARE TRISTIS INCEDO DUM AFFLIGIT ME INIMICUS, DEUS ? IN ADJUTORIUM INTENDE MEUM. SUCCURE CADENTI SURGERE QUI CURAT POPULO. INCLINA AD ME AUREM TUAM ACCELERA UT ERUAS ME. SANCTUS SABAOTH DEUS ! (Dieu, pourquoi m’avez-Vous repoussé, Et pourquoi me laissez-Vous dans la douleur, Opprimé par mon ennemi ? Venez à mon aide Secourez un peuple qui succombe Mais qui désire de se relever. Prêtez l’oreille à ma prière Hâtez-Vous de me secourir Saint dieu des armées !)
Submitted by BloodShrine — Apr 26, 2025
Dieppe (Famine arrive en autobus devant la jetée Ouest de Dieppe. Il aimerait voir le phare en tête de pont, mais un clochard accompagné d'un chien l'alpague à l'entrée.) LE CLOCHARD: Ehhh! Eh! A l'aide ! Ehhhh! Eh m'sieur ! Vous auriez pas une p'tite pièce pour... c'est pour euh... c'est pour manger. FAMINE: Tiens Charon, v'là une sauce potatoes prise en rabe au McDo d'Auchan-Dieppe. Le type me r'garde comme si j'faisais tiep et répond : LE CLOCHARD: J'préfère que. (Il pète) FAMINE: Ca se voit, t'es pas un bon péager toi... et qu'est-ce que tu crois, avec ton Cerbère plein d'puces ? Que tu vas dépouiller tous les honnêtes touristes comme moi, dès la sortie de leur bus? Laisse-moi entrer sur la jetée. LE CLOCHARD: Okay mais d'abord... d'abord... (Il pète à nouveau) FAMINE (énervé): Cette blague tu l'as déjà faite, on fait pas la même blague deux fois sinon je vais penser que t'es un vrai amateur d'anus... Laisse-moi entrer sur la jetée ou... j'mettrai qu'une étoile sur Google. LE CLOCHARD: J'y dors sous les étoiles, mets la note que tu veux à ce pont jm'en bats les couilles c'est pas la boîte à mon daron, gogol... *** Sur la jetée Ouest, y en avait plein comme lui Des qui sentent le pipi, des voleurs d'oboles Et des gros Popeye qui, sous leur t-shirt Johnny, font des auréoles. Ces fils de l'inceste se nourrissent de restes et d'alcools de l'Est Mais d'puis des bus avec des gyrophares Des gaillards en veste, munis d'alcootests, leur font des grands gestes En montrant des brancards. Renvoyez-moi ces Normands Dans les bars! Que j'puisse aller tranquille Jusqu'au phare Et rêver De vaisseaux dieppois De périples, de contrées Que l'on soumettra ; Oh songer Aux vassaux dieppois Qui pour servir le Roi Se frottaient au kraken et aux sauvages guerriers De Sumatra. Dieppe! Paposée la dernière pierre de tes puissantes murailles Que tamais plus d'une flotte, enchaînais les batailles, Onetes furieux pilotes jetés dans l'eau immense Farsaient claquer partout un pavillon de France : Ils Lisaient dans l'or des étoiles qui les guidait vers l'or tout court Ou l'or Rouge. Ils Trouvaient dans leurs astrolabes Tous les secrets détours Des flots jusqu'aux Eaux des peaux Rouges. Au retour sur un calvaire Ballotte un Christ rouillé que giflent le sel et le vent Et Notre-Dame-de-Bon-Secours, Elle Il semble qu'Elle se soit torchée l'cul avec les ex-voto... Y a vraiment plus personne sur l'grand bateau J'ai l'impression qu'les gens sont morts y a Plus grand foule sur l'grand bateau. On l'avait pourtant baptisé c'bateau Mais la mer est un ventre noir Qui doit nourrir ses p'tits : Tritons, tritonnes, poulpes, vieille faune De femmes-oiseaux et de licornes de mer Qui percent la coque de nos rafiots avec leur corne de merde! Soit roulées par les vagues, soit roulées par les vents, Les semences et les épluchures de tout c'qui traîne par terre (Ailes de faucons, rats, têtes humaines, langues de pythons, becs de hérons, Sperme d'éléphant et ovaires de poules) Se mélangent dans l'Océan, roulent roulent, S'entremêlent et se confondent Dans le tambour tonitruant de la machine à laver atlantique Jusqu'à nourrir, jusqu'à former, jusqu'à vomir ces goules.
Submitted by Morgoth — Apr 26, 2025
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